L'attitude des blancs envers les noirs
aura eu une énorme influence sur la conservation de l'héritage africain.
Pour le planteur latin (catholique)
l'esclave était un homme avec une âme mais avec une vie terrestre
sacrifiée. Si l'esclave faisait son travail correctement et ne gênait
pas la communauté blanche, il lui octroyait une grande permissivité.
Il pouvait pratiquer ses cultes, ses danses, et fabriquer des instruments.
Le planteur latin allait même jusqu'à encourager la promiscuité car
il en était gagnant à long terme.
Le planteur protestant, qui n'avait
jamais été confronté avec le problème de l'esclavage ne pouvait pas
le comprendre, pour lui l'esclave était comme un animal, un être sans
intelligence. La condition de vie des esclaves était particulièrement
rude, ils vivaient dans des conditions d'hygiènes épouvantables, les
couples étaient séparés donc abandonnaient leur tradition.
Les plantations étaient petites, les
propriétaires faisaient vite comprendre aux esclaves qu'ils leur fallait
abandonner leurs traditions, ce que beaucoup firent afin d'avoir une
vie meilleure. D'autres préférèrent se cacher afin de préserver et
de garder leurs cultes et leurs traditions.
L'importance de l'église et de son influence
sur l'adaptation des noirs fut considérable. Léglise catholique
avait pour tradition de représenter ses Saints sur des toiles, des
icônes, et des statues. Les esclaves ont fait des comparaisons de
ses saints avec leurs Dieux au point qu'il s'est développé une religion
parallèle : à Haïti on trouvait le "Vaudou", à Trinidad
le "Shango", au Brésil le "Candombe", et de plus
ils faisaient coïncider les fêtes catholiques avec les leurs.
Finalement c'est la religion catholique
qui a permis la sauvegarde de la culture noire africaine. Cela
justifie aussi pourquoi certaines ethnies qui étaient chez les Anglais,
donc chez les protestants nont pas pu sauvegarder leur patrimoine
culturel. Mais en revanche ils ont appris les traditions européennes
ce qui par la suite a été très important quand eut lieu la migration
des noirs dès l'abolition de l'esclavage. Dans la religion protestante
il n'y a pas de saints, pas d'images, pas d'icônes, pas de représentation
humaine, il n'y a que la bible, le nouveau testament est une croix
en bois, car ce n'est pas l'église qui est riche mais l'âme de l'Homme
blanc.
Danse jazz, danse sexuelle ?
Danser à la manière des Africains c'est
donc désirer connaître son corps, le découvrir, et lui obéir en pleine
conscience, c'est ; avoir le courage d'accepter publiquement le
plaisir, le vivre, le partager et le montrer. En fait c'est précisément
cet aspect sexuel qui a toujours soulevé un problème dans la danse
jazz.
Dès le début les danseurs modernes n'ont
pas hésité à montrer l'amour sexuel et même la nudité (Martha GRAHAM,
Doris HUMPHREY, Isadora DUNCAN) mais cela était perçu comme un art
de haute moralité, et justifié la nécessité d'un érotisme et d'une
sensualité dans le but d'une recherche artistique. Au niveau de la
danse jazz aussi on perçoit ces deux courants ; on dicerne les chorégraphes
noirs qui ont une perception sexuelle et les blancs qui ont une perception
sensuelle.
Les jeunes africaines qui, lors des fêtes
de village souhaitent faire comprendre leurs désirs à l'égard d'un
homme, utilisent comme moyen de communication la danse sans aucune
inhibition. Avec des regards, des ondulations du bassin, elles transmettent
leur message, dont la signification est évidente et ne choque personne.
Un autre élément de la danse jazz est
l'ironie moqueuse et protestante qui se manifestait avec un petit
coup d'épaule pendant la danse (1930).
La danse jazz noire a gardé de la
danse traditionnelle africaine l'idée de création et dimprovisation
continuelles mais à l'intérieur d'un cadre bien défini. La danse
africaine est la répétition d'un geste appris selon la tradition.
C'est une connaissance parfaite du geste et du vocabulaire qui laisse
le danseur libre par la suite d'improviser, parce qu'il maîtrise une
technique. Ce n'est pas de la spontanéité comme dans la danse primitive.
Dans le Break dancing on assiste exactement
à ce même phénomène d'improvisation sur un langage connu et compris
par tous. De même dans les "Jam sessions " (faire un buf,
improviser sur un thème) les musiciens improvisent sur une phrase
qui est ensuite reprise par un autre musicien qui la change et la
colore à son grès, mais la phrase dans sa structure reste toujours
identique.
La dominante est toujours basée sur
le rythme, et ce n'est pas les pas de danse qui font évoluer les
danseurs mais le rythme qui les fait bouger.
Citation de Mura DEHN en 1946 : "La
différence fondamentale entre la danse jazz et la musique africaine
est que la danse jazz est syncopée, elle utilisera le contretemps
et la syncope, alors que la danse africaine au contraire appuie le
temps sur la percussion" (les musiciens sont polyrythmiques
mais la danse elle, est sur le temps).
L'échange des esclaves entre les îles
et le continent était si important qu'il est nécessaire d'aborder
le développement de la danse dans les îles. Ainsi nous pourrons identifier
les danseurs et essayer de comprendre pourquoi le jazz est né aux
Etats Unis et non dans les Antilles par exemple.
Les esclaves aux Antilles utilisaient
principalement deux tambours, un grand et un petit qu'ils appelaient-le
"Baboula" (d'où le terme "faire la Bamboula")
sur lequel ils exécutaient des rythmes rapides, on trouvait aussi
des os qu'ils frottaient et un instrument à corde apparu en 1764 en
Jamaïque appelé ; le "bonjour" (il est décrit comme une
guitare espagnole ronde à quatre cordes ) et va devenir-le "Banza"
puis le "Banja" et en passant aux Etats Unis il s'appellera
définitivement le "Banjo".
A lexception des grands colons
qui étaient des administrateurs et des religieux éduqués possédant
une bonne culture, les Européens étaient en grande partie d'origine
paysanne et ils ignoraient la musique savante, donc le peuple avait
conservé l'habitude de s'amuser à l'occasion de fêtes saisonnières
et lors des fêtes religieuses telles que Noël et Pâques. Ils dansaient
et chantaient uniquement des danses religieuses héritées des premiers
temps du Christianisme.
Les Colons antillais avaient un mode
de vie moins austère que les colons américains, leur distraction favorite
était la danse, qu'ils enseignaient aussi à leurs esclaves, tout comme
l'apprentissage des instruments de musique tel que le violon. Les
esclaves apprenaient les danses populaires comme le Branle et la Bourrée
et les danses de cour française telles que le Menuet et les Contredanses.
Donc les dimanches après midi les esclaves pouvaient danser non seulement
les danses qui leur étaient enseignées mais aussi leurs propres danses
traditionnelles à condition qu'elles eussent été morales, c'est à
dire non sexuelles.
Toutes ces danses qui n'étaient pas
sacrées et de ce fait non rituelles, les colons français, espagnols
ou anglais les avaient toutes regroupées sous un même terme ; "
la Bamboula".
Toutes les danses qui avaient fusionné
avec ces danses chrétiennes on les appela les "Calendes"
(c'est le nom que leur donnent les religieux), les colons les appelaient
les "Branles" et les Anglais les "Gigues"
(Gigue des nègres).
La "Juba" était une danse
compétitive (d'aptitude technique), qui apparut dans toutes les
îles et qui s'est étendue jusquau sud des Etats Unis. La caractéristique
de cette danse était que le danseur exécutait une série de mouvements
au milieu d'un cercle d'autres danseurs qui l'accompagnaient de frappes
sur toutes les parties de leur corps (mains, pieds, cuisses etc.)
et était ensuite défié par un autre danseur qui entrait dans le cercle.
Aux Etats Unis cette danse s'est appelée par la suite le "Patting
Juba" (patting = frapper, sorte de solfège corporel "Handbone").
Fusions de danses :
La danse créole nationale a comme origine
les danses de société européennes qui ont d'abord été dansées en l'état
puis créolisées par la population noire qui a apporté ses rythmes.
Le 18ème siècle était la période du "Menuet", celui des
"Contredanses", des "Quadrilles" et des "
Cotillons" qui furent suivit par la "Polka" et la "Mazurka".
La "Polka" créolisée est devenue la "Béguine".
La "Mazurka" est devenue la "Mazour", "Mazouk"
puis finalement "Zouk" (20éme siècle)
Le 18ème siècle fut le siècle des danses
de couple ; la valse. Et le 20éme siècle fut l'apparition du "Zouk"
et à Cuba du "Son" (qui est le précurseur du "Cha Cha").
Finalement toutes ces îles ont servi en sorte d'éprouvette où furent
mélangés les rites et traditions à la fois de la population blanche
et noire ce qui a donné naissance à ce qu'on a appelé par la suite
la "culture noire" (la culture forte, Black power, Black
is beautiful, "be black and proud ! " de J.Brown).
A Haïti la religion Vaudou était la religion
officielle de 1847 à 1859 et les rites séculaires africains y ont
survécu, on retrouva par la suite une chanson de travail de l'île,
la "Cunjain " dérivant du "Cumbait" sur les rives
du Mississippi à la Nouvelle Orléans.
A Cuba les premiers Conquistadores avaient
apporté une tradition poétique et musicale qui correspondait à la
"Romance" et au "Zapateo". Il y eut un apport
considérable des noirs jusquen 1880 et aussi de musique française
en 1791 avec la "Contredanse", le "Menuet" et
la "Gavotte". La Contredanse française créolisée chez
les Cubains sur une musique espagnole et une musique africaine
donna le "Danson" qui se transforma par la suite
au 20ème siècle en "Mambo". Au 19 ème siècle on assista
à l'apparition d'une identité cubaine sous l'influence puissante de
la musique espagnole avec la "Habanera", (123-123-12-12-12
) rythme cubain qui a inspiré de nombreux compositeurs de renom. La
"Habanera" influença le développement du "Tango"
qui à travers la migration des Cubains vers l'Amérique en 1914 se
fit connaître et fut adopté par l'Argentine.
En Amérique, certains esclaves fortunés
avaient un contrat à durée déterminée à la fin duquel ils étaient
libres. Mais ce système ne coûtant rien aux colons fut rapidement
étendu à un contrat à vie.
Avec l'augmentation des esclaves, des
lois de plus en plus strictes furent votées afin de maintenir l'ordre.
Les conditions de vie étaient très rudes pour les esclaves et en raison
de cela on assista à un mécontentement grandissant, en effet vers
le 17ème siècle on entendait parler du plus en plus d'insurrection
des noirs en particulier à New York et à Boston.
1739 fut la date de l'insurrection
Cato (la révolte Stono). Les esclaves d'une plantation de Caroline
du sud se révoltèrent et tentèrent de regagner la Floride qui était
à ce moment là espagnole, cela afin de retrouver leur liberté. Sur
leur chemin ils assassinaient des blancs ce qui correspondait à un
acte impardonnable pour la communauté protestante américaine. Une
loi fut votée et appliquée dans toute l'Amérique protestante :
"Interdiction formelle aux noirs de "tambouriner" et
de se regrouper". En fait les blancs avaient compris que
le tambour jouait le rôle d'un communicateur, un rassembleur et un
excitant de masse.
Dans le sud on trouvait les esclaves
des champs et les esclaves de maison (les domestiques) et c'est principalement
parmi cette dernière catégorie d'esclaves que les maîtres choisissaient
leurs musiciens (même processus quaux Antilles), ils leurs apprenaient
à jouer des instruments de musique afin de les accompagner dans leurs
danses. On retrouva les mêmes instruments qu'aux Antilles mais puisque
le tambour était interdit, ils créèrent d'autres instruments tel que
le tambourin qui fut par la suite l'instrument privilégié du phénomène
professionnel appelé la "Minstrelsy". Donc ils eurent comme
instruments à disposition hors mis le tambourin, des os, des planches
à laver qu'ils grattaient (washboard), le banjo et le violon appelé
le "fiddle" (the fiddle on the roof, "if I were a rich
man .. " !).
Dans le sud les esclaves jouaient
pour faire danser leurs maîtres aux bals, aux assemblées et dans
les palais du gouverneur. Les colons dansaient des danses villageoises
comme les menuets, les "Rims" (sorte de "Branle Ecossaises")
et les gigues. Les musiciens se rassemblaient le dimanche après midi
pour répéter ces musiques (et aussi les danses) mais aussi pour "improviser"
en ajoutant à ces musiques traditionnelles européennes leurs rythmes
et leur culture africaine. Ils avaient aussi un grand plaisir à
ironiser et caricaturer les danses de leurs maîtres.
Kathérine DUNHAM, qui a étudié les danses
ethnologiques des îles (Caraïbes, Antilles Haïti, Trinidad ) et de
l'Amérique avait constaté que les danses noires des plantations étaient
exécutées en cercle, en frappant des mains, mais qu'elles étaient
très influencées par la "Square dance" anglaise (danse similaire
à la Polka, avec des couples qui s'échangent) et par le Quadrille
français.
Comme danse on retrouvera la " Buck
dance" (dansée par les hommes), et la "Pigeon Wings"
qui fusionnées donnent la "buck and wing dance".