Interview pour le livre de Eliane SEGUIN:
"HISTOIRE DE LA DANSE JAZZ" Edition: Chiron
ES: Qu’est -ce-que pour vous la danse jazz
?
GL:
La danse jazz touche à une liberté, elle est vivante,
colorée, authentique; elle est capable de traduire le désarroi
de l'homme tout comme la chaleur communicative d'un groupe.
Elle a posé ses fondements, développé des
styles différents ; au carrefour des cultures musicales
et des rythmes divers, la danse jazz apparaît à la
fois structurée et non conventionnelle.
Cette danse a gardé une spécificité profonde:
on y découvre des origines ethniques, traditionnelles,
raciales, …… Jack COLE définissait la danse
jazz comme " folklore urbain".
La forme a peut être changé mais pas le fond.
Malgré
des courants contradictoires, la danse jazz a développé
son propre langage, son répertoire de styles qui parcourent
l’évolution de la musique jazz. Un vocabulaire à
l'image du corps en mouvement, une mouvance spécifique
qui met le danseur en jeu entre l'équilibre et la rupture.
La danse jazz:
une ouverture culturelle avant tout ; car la danse comme la musique
jazz sont un "melting-pot ".
D' où l'importance pour le professeur d'aller au-delà
des frontières, d'aller en avant dans ses études
comme en arrière dans ses recherches . C'est en étudiant
l'histoire de la danse jazz mais aussi l’histoire de l’art
en général que l'on comprendra mieux l'évolution
actuelle, que l'on pourra anticiper ; et, sur ce point, j’y
mets un accent particulier : savoir aussi transmettre ce bagage
culturel.
par-delà les modes tout en étant conscient de l’évolution
actuelle.
Le jazz est,
pour moi, un langage, une conscience du corps, une sensibilisation
aux cultures, une expérience rythmique, l’expression
des émotions, la communication aux autres et le sens du
groupe, l’évasion hors du quotidien.
En même temps, il me semble normal que les jeunes s’expriment
à travers le « funk», le « hip-hop »
ou le « lyrical jazz » : c’est la façon
actuelle de communiquer entre eux, c’est un langage voire
un code,…. dont le professeur peut se servir pour mieux
comprendre et rebondir par un travail basé sur le dialogue
car il saura y inclure, avec habileté, les nouvelles tendances.
La danse jazz est une réalité pédagogique
parce qu’elle est le reflet des réalités de
la vie sociale.
ES: Lorsque vous enseignez, quelles sont les
caractéristiques inévitables sur lesquelles vous
mettez l’accent ?
GL:Quelles
sont vos préoccupations dans la formation des danseurs
?
La danse jazz n’étant pas codifiée comme la
danse classique, elle nécessite une réceptivité
du corps à la pulsation de la musique, à la fois
organique et émotionnelle. C’est ce que l’on
appelle le « feeling ». Dans l’absolu, on peut
devenir un danseur classique par une logique mathématique,
en jazz, tout comme en danse contemporaine, c’est impossible,
en raison de l’adaptation constante liée au mouvement
assez libre du corps dominant cette forme d’expression .
Cependant une approche exclusive par le style donne, en résultat,
des danseurs plus libres dans l’expression, et la technique
? Ne fait-elle pas aussi partie de leur formation ? Les deux sont
nécessaires.
Combien de chorégraphes regrettent le manque d’intériorité,
de participation créative, de sensibilité artistique,
de personnalité, de curiosité, et d’intérêt
pour les autres formes d’art.
En tant que
formateur je pousse énormément le développement
technique du danseur. Avoir une technique de base solide permet
au danseur d’accéder à une liberté
totale afin de se consacrer exclusivement à l’interprétation
. J’entends par ces mots, un corps préparé,
disponible, l’acquisition d’un vrai vocabulaire ……
Le développement artistique est aussi d’une importance
capitale ; dans le cas du jazz, la maturité du danseur
fera la différence. La danse émotive actuelle que
l’on appelle le « lyrical jazz » correspond
à une danse sur une belle musique (souvent de la «
soul music ») où l’interprétation se
limite à une belle danse transmettant amour et tendresse.
Pour moi, l’évolution artistique est la compréhension
du théâtre, Dépasser son personnage pour entrer
dans la peau d’un autre, comprendre le travail du chorégraphe,
et l’enrichir avec des propositions cohérentes.
Je n’oublierai
jamais un spectacle des derviches tourneurs (Turquie) dont la
base de la danse est la giration continue vers un état
divin. Ce qui était fascinant, c’était la
façon dont le danseur tournait sur lui même et semblait
nous raconter une histoire sans dire une parole. Il réussissait
à transmettre au public l’essence de cette danse
à travers une communication non verbale .Les hommes n’avaient
pas vingt ans, et l’on ressentait bien une vie remplie d’expériences
marquantes où la foi intense et l’immense culture
faisaient partie de cette aspiration inébranlable.
Un élève
est pour moi un horloge unique qu’il faut régler
minutieusement. L’approche que j’en ai réside
dans une mise en confiance par rapport au professeur – une
étude du profil psychologique – une lecture du corps
en faveur d’une compréhension des freins du mouvement
– un dialogue à instaurer ; dans ces conditions,
l’enseignement est efficace . Le meilleur terrain d’étude
pour la pédagogie est celui des enfants car il ne cachent
pas leurs émotions et vivent leur âge réel
avec spontanéité ; chez les adultes, la société
impose des codes de comportement, des modes et des modèles
auxquels ils s’identifient ….
En tant qu’enseignant
Il faut aussi avoir le courage de dire « non » , trop
de gratifications superficielles font perdre les repères.
Si enseigner, c’est, donner un cadre, savoir mettre des
limites, orienter, conseiller, écouter, encourager, stimuler,
….. c’est aussi accepter de se glisser dans le courant
actuel, se remettre en question, comprendre les attentes et les
désirs des élèves, s’y adapter intelligemment
pour éviter la rigidité.
Dans les cours
je parle souvent de l’histoire de la danse : l’origine
du jazz, les figures incontournables et leur contribution au développement,
l’évolution liée à la politique, les
problèmes sociaux, …. En jazz, on ne peut pas faire
référence à « Giselle », il faut
regarder la rue : c’est là que cela se passe, se
développe, là, on commence à comprendre l’identité
du jazz.
Diaghilev est mort, il n’y a plus de mécènes,
il faut re apprendre à être autonome sans se laisser
influencer par la superficialité, ou par ceux qui en tirent
un bénéfice personnel ou commercial.
Un danseur qui danse bien, c’est la base de ce qui est demandé
dans le métier, cela nous semble évident ; mais
la fiabilité, la disponibilité, la constance, la
curiosité sont des valeurs aussi importantes que l’on
a tendance à oublier. Il est essentiel d’éclairer
les jeunes danseurs sur la façon de gérer leur avenir
professionnel.
Les danseurs ont, de nos jours, de grandes possibilités
pour se former sérieusement, pour évoluer (Centres
de Formation, Conservatoires, Compagnies implantées, Subventions,
Documents vidéos, Festivals, Spectacles, ……et
plus récemment le Centre National de la Danse qui est le
poumon de la profession) .
Si je peux donner un conseil personnel aux jeunes qui envisagent
ce métier :
Il ne faut pas seulement suivre des cours de danse, il faut s’informer
sur le métier, faire des études en danse, et les
terminer!
ES: Quelle est votre démarche chorégraphique
?
(les thématiques préférentielles, ce qui
motive le choix de vos musiques, quelles relations entretenez-
vous avec la musique ?)
GL:
Mon travail en danse jazz peut se définir à la fois
dans l’enseignement et dans la création. Je suis
toujours resté fidèle a la danse jazz tout en développant
des écritures différentes, et en essayant d’aller
dans le sens de l’évolution des tendances actuelles
sans m’y perdre. Il ne faut pas s’en approprier au
premier degré, il vaut mieux s’en inspirer.
Je cherche à mettre en valeur l’artiste, chacune
de mes chorégraphies est élaborée selon un
contexte, dans une écriture spécifique, faite sur
mesure pour le danseur, respectant sa personnalité. Ceci
rend chaque œuvre différente de l’autre.
Je ne m’enferme
pas dans un style unique ; j’ai eu un maître «
Matt MATTOX » que je remercie tous les jours pour tout ce
qu’il a pu m’apprendre, dont je garde l’essence
du travail en jazz, qui n’est pas forcément le mouvement
: cela peut être la rigueur, le professionnalisme, la tolérance,
la philosophie,……. .
Mon rôle de pédagogue est de bien préparer
les élèves aux diverses orientations du métier
: l’ objectif étant de former un danseur total, polyvalent,
ouvert, ayant une grande faculté d’adaptation, et
non un clone ou un exécutant passif.
Le mouvement
par lui-même, dans sa forme physique, ne m’intéresse
que s’il parle, c’est l’intention du mouvement
qui me motive ; l’intention peut être provoquée
par une thématique, une émotion ou simplement par
la musique. Chaque musique est unique, a une coloration spécifique,
une odeur différente. Il faut visualiser, sentir,…
Hélas, on n’utilise jamais tous nos sens ; il faut
les inverser pour les réveiller et mieux comprendre. Danser,
c’est aussi voir la musique et écouter la danse.
Comme je l’ai
déjà évoqué, être jazz est un
état d’esprit. Il m’est arrivé de faire
des chorégraphies sur Bach ou Stravinsky, des musique pas
vraiment jazz, mais là justement on crée un contraste
très intéressant.
En tant que
danseur, je deviens la musique, comme pédagogue, j’essaie
de l’animer chez le danseur, et en tant que chorégraphe,
je dois l’inspirer. Le chorégraphe donne, avec la
chorégraphie, la matière première : c’est
au danseur d’y mettre la vie. Travailler avec des clones
n’à aucun intérêt, car il n’y
a aucun échange.
ES: Parler d’une œuvre chorégraphique
qui est la plus représentative de votre travail ; expliquez
la démarche, les idées, l’évolution
…
GL:
Contrairement à ce que l’on peut penser ce n’est
pas « KONGAS » (Ballet fétiche de OFFJAZZ DANCE
COMPANY, basé sur une approche jazz de la danse africaine
: « Le rythme du corps, le rythme de la forêt et le
rythme de la terre »), mais plutôt « ROLANDO
» un ballet à thème sur des musiques d’
Astor Piazzola, qui dénonce la dictature en Argentine à
l’époque du Général FRANCO. Cette création
a nécessité six mois de préparation avant
d’en cerner la réalisation. J’ai dû me
plonger dans la culture argentine, son histoire, essayer de comprendre
ce que représente le Tango dans sa forme, sa symbolique,
sa signification historique et sociale, l’horreur de la
dictature, les déportations, les exécutions clandestines
Mais sans oublier la passion, l’amour, et la tendresse.
Les costumes étaient crées en trois couleurs ; le
rouge bordeaux pour l’amour passionné, le noir pour
la mort et le gris pour l’indifférence. Des bottes
noires, des lunettes à reflet miroir pour la milice clandestine
dont le rôle était d’éliminer les opposants
au régime ……. Puis le travail spécifique
de la mise en scène, la recherche d’une écriture
spécifique qui soit pleinement dans le jazz, tout en respectant
l’ensemble des éléments de fond de la recherche.
Cette création
m’a beaucoup perturbé, car plus j’entendais
la musique plus je ressentais ces émotions comme des lames
de rasoir.. Comment faire passer ses états d’âme
aux danseurs ? Finalement, je me suis détaché du
rôle du chorégraphe pour entrer dans approche de
théâtre inspiré par Becket et Stanislavski.
Avec les danseurs, j’ai beaucoup parlé de l’histoire,
expliqué les personnages , exigé et même provoqué
(Il y avait une scène de torture particulièrement
dérangeante).
L’écriture chorégraphique est finalement venue
tout seule ; puissante et logique, froide et tendre selon les
scènes.. Ce que je retiens de cette expérience est
l’immersion totale au cœur d’une création
d’où jailliront la thématique, la chorégraphie,
la dramaturgie, la mise en scène.
Plus récemment,
je viens de terminer un nouveau ballet avec musiciens sur scène,
à propos des Aborigènes d’ Australie que j’ai
nommé « Aborigenèse » ; c’est
un essai, mais déjà je me rends compte que j’ai
suivi la même démarche : recherche culturelle, adaptation
et réalisation. Dans ce ballet l’élément
déclencheur a été l’instrument de musique
: le digeridoo . Un son tout a fait étrange dans lequel
on voit la nature, les cris d’animaux, le rêve, et
le noir de la nuit.
L’idée qui déclenche et facilite le cheminement
de la création peut être une thématique ,
une émotion, mais, c’est souvent la musique qui m’inspire
le plus.
La chorégraphie
c’est, voir la musique et écouter la danse
Eliane SEGUIN / Gianin LORINGETT, juillet 2002
RENEY
DESHAUTEURS
"Ma
petite contribution au développement du jazz en France"

"LA MODERN JAZZ….à bâtons
rompus"
Interview SAISONS DE LA DANSE (novembre 1971) .
Avant d’être une école soumise à des
règles, la Modern’Jazz n’était, dans
les années 50, « que l’expression d’instincts
à l’état brut », qui variaient au gré
de l’humeur, de l’ambiance du moment et même
des origines du danseur. Pour être mieux comprise et suivie
par le public, cette forme de danse devait évoluer et pour
ce faire, il lui fallait des bases, et des bases classiques, car
la danse classique est une des méthodes les plus complètes
qui soient pour asseoir toute technique.
Le père de la Modern’Jazz, Jack Cole, est un danseur
moderne passionné par les danses ethniques qui séduit
par les possibilités nouvelles d’expression qu’offrait
la danse « négroïde », abandonna les aspects
rigides de la danse classique et les mouvements poussés
à l’extrême limite des possibilités
musculaires et articulaires du danseur. Tous aspects qui contribuent
à lui donner une expression « surnaturelle »
et lui interdisent bien souvent de s’extérioriser.
Jack Cole choisit délibérément de travailler
la décontraction, la disponibilité musculaire et
de suivre l’inspiration du moment pour créer une
forme nouvelle d’expression qui, reposant sur des bases
classiques, n’en reste pas moins animée et marquée
du sceau de l’humain (morphologie, ambiance : hot ou cool…).
Il s’est inspiré des danses hindoues caractérisées
par la synchronisation de petits mouvements rapides par l’isolation
des bras, des mains, de la tête et du bassin, et des danses
espagnoles dans lesquelles les membres supérieurs conservent
un maximum de décontraction pendant que les jambes effectuent
leurs mouvements propres (frappés secs, tours sur les genoux,
etc….).
C’est ainsi qu’après avoir été
simplement une danse « jazz » où n’intervenaient
que l’inspiration, l’humeur, ou même l’origine
ethnique de quelques individualités, cette danse s’est
petit à petit acheminée vers une forme «moderne
» et structurée. Elle possède maintenant ses
maîtrises, ses écoles, une chorégraphie, une
technique et bientôt elle aura un livret que de nombreux
professeurs et moi-même cherchons à écrire.
Toute cette évolution est due à Jack Coole, à
ses successeurs et aujourd’hui à Jérôme
Robbins.
Dès lors, l’interprétation ne pouvait plus
être le fait unique d’un danseur mû par l’inspiration
du moment, mais une manière de ballet écrit, qui
permet en l’absence de son créateur, de retrouver
à volonté le thème chorégraphique
fondamental. Cette formule intéressante permet de maintenir
la continuité et le renouvellement d’expressions
émotionnelles en leur apportant le soutien d’une
infrastructure technique.Toutefois, cette forme de danse, attachée
à conserver la richesse de l’apport personnel et
le potentiel émotionnel de l’interprète, devra
se garder de sortir exagérément du cadre imposé
par le thème, car certains danseurs, ayant par trop recours
à l’improvisation, se laissent entraîner dans
une voie par trop « sexy » et ainsi perdent le contact
du public… De même que la quadrille a été
la danse d’une époque , la Modern’Jazz s’intègre
parfaitement dans notre civilisation. Le corps retrouve sa signification
par la liberté de mouvements qui lui est accordée
(cela ne veut pas dire qu’il soit suffisant de sacrifier
aux seuls mouvements de balancement des bras ou du bassin pour
être un « jazz dancer ». En France, certains
danseurs classiques ratés, pensant qu’elle suffirait
à leur éthique, ont cru pouvoir se révéler
par la Modern’Jazz. Leur erreur fut d’oublier que,
mauvais interprètes classiques, ils resteraient mauvais
danseurs modernes tant qu’ils refuseraient de se plier à
une nouvelle discipline venant compléter la bagage technique
qu’ils possédaient déjà. N’oublions
pas que, tout comme la danse espagnole, le jazz est un folklore,
et n’est pas « jazz’dancer » qui veut.
A mes débuts, après avoir appris l’A.B.C.
de cette technique, en France, avec un professeur américain,
j’eus très vite la certitude que mes possibilités
d’enseignement seraient limitées, car je ne retrouvais
pas à Paris le « swing » de tous les jours
qu’ont les Américains. Il me fallait alors retourner
aux origines du jazz, en Amérique, où déjà
plusieurs écoles s’affrontaient et pourtant se développaient
( Pour se confronter, ces écoles avaient besoin de se constituer
un langage commun : la technique)
Professeur, j’aspire à retrouver dans ces classes
de jeunes cette motivation profonde de ma propre jeunesse alors
qu’a force de volonté et d’orgueil nous ressentions
tous la joie d’exécuter une ,deux, voire trois pirouettes
de plus et l’acquis du moment n’était jamais
définitif, la difficulté nous attirait. La Modern’Jazz
ne doit pas rester ignorée du grand public qui trop souvent
a tendance à se rendre complice de nombreuses autres formes,
généralement vulgaires, imposées sous l’étiquette
jazz; de plus, les jeunes par leur éducation même
sont enclins à refuser les différentes techniques
et il leur suffit alors de claquer des doigts pour s’identifier
à un des danseurs de “West Side Story”. Or,
cette technique indispensable, améliorée sans cesse
par de constants et monotones exercices, inlassablement répétés
jusqu’à ce qu’ils deviennent en quelque sorte
automatiques, arrivera un jour à constituer non plus un
enchaînement d’exercices, mais une véritable
figure chorégraphique digne d’être intégrée
dans un thème.
Site officiel de Reney DESHAUTEURS (http://www.reneydeshauteurs.fr/)